MAI [68] Délégitimisation…Relégitimation

AVERTISSEMENT

Selon les circonstances, je mettrais en ligne, sur la plateforme numérique, différentes recherches ou encore des travaux de réflexion critique que j’ai réalisés pendant mon parcours scolaire ou académique, et qui pour diverses raisons pourraient intéresser certains lecteurs. C’est au travers de mes réflexions, de mes discussions, des questions qui me sont posées que je constate et réalise l’intérêt qu’il puisse y avoir à mettre en ligne telle ou telle étude réalisée par le passé (quelque soit la forme exacte de cette étude).

Dans le cas présent, une réflexion sur le concept de «Mai 68» et sur la portée générative qu’il peut prétendre posséder, d’une part, et une réflexion de puissance heuristique significative sur les «montages symboliques les plus profondément ancrés» dans une culture et qui permet d’asseoir les structures d’autorité régulières acceptées comme légitimes (à un moment donné) d’autre part.


Délégitimation/Relégitimation

  • Problématisation

En 1968, en France, éclatait une crise de société qui n’a pas fini de faire parler d’elle. Cette crise de civilisation a complètement paralysé et fait quelque peu trembler tout le monde occidental, effrayé de voir l’ampleur des événements qui se sont alors produits dans la France du général de Gaulle.

Si l’objet «Mai 68» a retenu notre attention, c’est qu’il représente l’exemple parfait d’une crise socio-politique où presque toutes les formes instituées d’autorité politique traditionnelle ont dû affronter une perte significative de légitimité alors que se remodelaient simultanément dans la société française les agencements institutionnels capables de répondre aux nouvelles aspirations, à la nouvelle sensibilité et aux nouvelles données qualitatives caractérisant le sujet moderne d’occident.

La crise n’aurait évidemment pas eu une telle virulence si on n’avait pas assisté, à la même époque, à la mort définitive de l’utopie révolutionnaire qui hantait les sociétés européennes depuis le 19’ siècle. Mais cette mort n’est pas étrangère à la perte généralisée de légitimité dont nous parlons ici dans la mesure où l’idéal révolutionnaire, parce qu’il avait su s’imposer en Europe comme le noyau symbolique indépassable pour les imaginaires politiques… avait acquis une sorte d’autorité charismatique indiscutable. N’empêche que c’est bel et bien une dévalorisation-délégitimation complète et définitive de l’utopie révolutionnaire qui survint autour de Mai 68 ; or cet idéal indépassable, parce qu’il exigeait résignation, soumission et combat dans l’immédiat, faisant lui-même partie des formes relationnelles dominantes d’autorité politique qui se jouaient quotidiennement entre les acteurs sociaux (étudiants/professeurs ; syndicats/patrons ; travailleurs/État, etc.).

Un vaste mouvement de délégitimation/relégitimation des formes acceptées et acceptables de pouvoir a donc secoué la société française à la fin des années ’60, forçant cette dernière à des réaménagements institutionnels et constitutionnels majeurs, ce qui n’empêche pas les multiples transformations organisationnelles ayant eu lieu dans toutes les sphères d’activité et de relation de la société française d’être toutes fondées sur quelques impératifs culturels originels que l’on peut repérer et définir.

Mai ‘68 est un phénomène d’autant plus intéressant à analyser qu’en l’espace de quelques années la quasi-totalité des anciennes figures consacrées d’autorité morale et politique a vu leur légitimité s’effondrer… alors que se reconstituaient parallèlement et quasi simultanément des montages institutionnels inédits mieux adaptés à la civilisation occidentale de fin de modernité.

Questions et hypothèses

La première question à laquelle nous chercherons à répondre, question d’ordre global et qui interroge l’ensemble de la crise analysée, pourrait se formuler ainsi : si la crise de légitimité observée en France lors de Mai ‘68 s’est généralisée de manière si spectaculaire à tous les niveaux de la société française, n’était-ce pas la même dynamique collective fondamentale qui était en jeu dans chacune des sphères d’activité et de relation impliquées ?

  • D’où l’hypothèse de travail suivante, déduite logiquement de la question no.1 : Dans toutes les sphères d’activité et de relation, c’est toujours de l’effritement de la légitimité de la même structure relationnelle d’autorité – de laquelle était partie intégrante l’utopie révolutionnaire dont il s’agit à chaque fois. De là la première section de notre travail, dans laquelle nous tenterons de mieux cerner cette structure relationnelle primitive d’autorité, ce mode fondamental d’autorité qui aurait été à chaque fois contesté par les divers groupes insurgés de Mai ‘68.

Puis, en analysant comment s’est opérée cette délégitimation massive des institutions politiques existantes dans certains domaines spécifiques de réalité, nous pourrons, en serrant de plus près ce qui s’est passé, répondre à la question plus spécifique : dans quelles conditions culturelles et socio-politiques particulières le processus de Mai ‘68 a-t-il pu se déclencher ? Comment ce processus a-t-il évolué dans la réalité ?

  • D’où l’hypothèse de travail suivante, déduite logiquement de la question no.2 : C’est la délégitimité effective de la forme relationnelle dominante d’exercice de l’autorité politique (utopie révolutionnaire incluse) qui a paralysé d’un seul coup tous les secteurs d’activité de la société française. De là, la deuxième section de notre travail, où nous tenterons d’analyser comment cette perte généralisée de légitimité du mode d’autorité dominant, après s’être propagée à tous les échelons de la société française, a fini que par paralyser la presque-totalité des activités sociales existantes.

Finalement, nous essayerons de décrire le nouveau code relationnel d’autorité qui cherchait parallèlement à se frayer un chemin et qui réussit que par imposer les transformations institutionnelles et constitutionnelles qui permirent un nouveau contrat d’autorité légitime entre les acteurs sociaux. Ceci assurera de répondre à la question : Y a-t-il eu processus de relégitimation de certaines formes d’autorité au sein de la société française ? Comment saisir ce processus ?

  • D’où l’hypothèse de travail suivante, déduite logiquement de la question no.3 : Les changements institutionnels et constitutionnels survenus après Mai ‘68 reflètent le processus de relégitimation en cours via lequel les nouvelles instances de pouvoir acceptées étaient désormais compatibles avec le mode relationnel dominant d’autorité (utopie révolutionnaire exclue) en gestation alors dans la société française. De là la troisième section de notre travail, où nous chercherons à rendre plus manifeste le lien fondamental entre les nouveaux montages institutionnels issus de Mai ‘68, et la nouvelle structure relationnelle d’autorité devenue après Mai ‘68 légitime aux yeux des Français.

Section 1 – Légitimité perdue et crise des institutions

Nous avons, dans le travail précédent, montré comment un pouvoir politique qui cherchait à s’institutionnaliser devait acquérir aux yeux des sujets touchés par le construit institutionnel l’autorité morale et politique nécessaire. C’est en accroissant l’autorité morale et politique qu’il possède sur les consciences concernées qu’une forme institutionnelle peut espérer améliorer son rendement institutionnel, c’est-à-dire intervenir efficacement auprès de ses « assujettis ».

Or pour intervenir efficacement, tout pouvoir politique doit arriver à obtenir le respect et l’obéissance sans lesquels perd son sens l’idée d’emprise politique d’un pouvoir sur les citoyens. Et le meilleur moyen pour s’octroyer le respect et l’obéissance nécessaires au bon fonctionnement d’une institution politique, c’est d’obtenir, par libre consentement et adhésion volontaire, l’engagement politique des individus à réaliser les finalités poursuivies par l’institution. Ce qui nous renvoie aux considérations de départ dans la mesure où pour obtenir le consentement et l’adhésion des sujets concernés, il faut parvenir à acquérir une puissante autorité morale et politique sur ces derniers : c’est ce capital d’autorité morale et politique qui permet de mesurer le degré de légitimité que possède un pouvoir politique constitué (garanti de sa performance).

Mais pour mieux comprendre ce que veut dire « posséder de l’autorité morale et politique » (légitimité), il faut saisir que toute instance politique tend à « enchâsser » les consciences individuelles dans une structure relationnelle régulière qui donne forme et sens à la relation commandement/autorité[1]. L’institution fait en sorte d’inscrire tout un chacun dans une structure relationnelle régulière (commandement/obéissance) censée permettre à l’institution d’exercer son pouvoir et d’atteindre ses objectifs.

Quant à savoir pourquoi l’être humain accepte de se soumettre aux impératifs de la domination politique (tout en affichant un potentiel infini de révolte), c’est là un sujet sur lequel nous ne saurions conclure, mais qui demeure une des énigmes les plus difficiles à résoudre pour la science politique. Dans Dimensions du pouvoir, c’est en se référant à De La Boétie et à l’anthropologie politique que P. Birnbaum essaie de réfléchir ce problème. Pour certains, tel La Boétie, la tendance du sujet humain à accepter de se soumettre à un ordre politique relève d’une propension naturelle à la « servitude volontaire », alors que pour d’autres, tel l’anthropologue P. Clastres, cette tendance est contre nature, mais relève d’une nécessité historique contingente (assurer le vivre-ensemble)[2].

Mais il est rare qu’au sein d’une même société il existe de multiples structures relationnelles consacrées d’autorité ; une aux deux formes dominantes et profondément ancrées dans les mœurs ont généralement tendance à devenir ce qu’on pourrait appeler le mode central d’autorité, sorte de matrice du pouvoir (Foucault) que les acteurs reproduisent dans toutes les sphères d’activité et de relation, et qui acquiert d’autant plus de force et d’autorité morale et politique qu’elle a pour elle le poids de l’habitude, de la tradition, du connu, du sens pratique.

En somme chaque société, dans son fonctionnement pratique, tend à reproduire automatiquement, dès que se vit l’exigence d’une relation commandement/obéissance, la même structure relationnelle d’autorité, soit celle qui est disponible et cristallisée dans la culture, qui est performante, qui apparaît acceptable aux yeux de tous les acteurs, qui ne heurte pas la sensibilité dominante… et qui ne risque pas de soulever la révolte, les protestations et l’insoumission[3].

Toutefois il demeure exceptionnel, au sein d’une société, que le mode politique d’autorité qui prédomine, enchâssé dans les divers montages institutionnels censés poursuivre des finalités reconnues et partagées (valeurs morales consacrées, mais aussi croyances fondamentales, imageries et symboliques communes, utopies et idéaux partagés)… puisse parvenir à obtenir l’adhésion parfaite et le consentement total de la part des sujets enrôlés. Comme le souligne Jean Baechler, toute structure relationnelle d’autorité se construit la plupart du temps sur une gamme complexe de phénomènes convergents : la peur, l’empathie, le respect, l’assentiment, l’influence, le consentement et la conviction ferme[4].

Effectivement, s’il existe toute une gamme d’attitudes (empathie, respect, influence, consentement, etc.) capables d’assurer le bon fonctionnement d’une institution, cette même institution sera d’autant plus performante et légitime qu’elle tendra à réaliser de manière conséquente les valeurs et les croyances les plus ancrées et les plus indiscutables existantes dans une société.

Redisons-le, si la présence d’un puissant système formel de normes et de procédures juridiques a pour elle une présomption de légitimité, la présence d’un tel système ne saurait fonder et faire émerger à elle seule une véritable légitimité politique.

C’est là ce que font ressortir les critiques de J. Habermas et de O.P. de Villechenon au sujet du positivisme juridique et du normativisme tous azimuts. Habermas, dans Raison et légitimité, montre clairement les limites du discours légaliste dans la critique qu’il fait des auteurs qui soutiennent ce point de vue (Max Weber, Niklas Luhmann)[5]. Habermas attaque également le normativisme fonctionnel en montrant comment une norme, pour des auteurs tels R. Ilting, si elle peut avoir un caractère contraignant et valide, ne peut acquérir de véritable reconnaissance qui si elle s’appuie sur une norme plus fondamentale déjà elle-même reconnue[6].

O.P. de Villechenon, pour sa part, affirme que les conceptions strictement légaliste et constitutionnelle sont insuffisantes pour fonder la légitimité politique des pouvoirs politiques. L’organisation des pouvoirs doit servir la réalisation des finalités justes d’ordre supérieur qui définissent l’humanité (liberté, dignité, respect, etc.)… c’est là leur unique et ultime fondement[7].

Nous avons donc les données suivantes : tout pouvoir politique, pour devenir légitime, doit promouvoir des finalités qui sont concordantes avec les croyances et les valeurs les plus profondément admises au sein d’une société ; au sein d’une culture, chaque construit institutionnel s’appuie et doit s’appuyer sur une structure relationnelle d’autorité (relation commandement/obéissance) qui soit inscrite dans les mœurs et la sensibilité ; il n’existe dans une culture qu’un nombre restreint de formes relationnelles d’autorité qui puisse obtenir l’adhésion et le consentement nécessaires (degré supérieur de légitimité) ; le mode dominant d’autorité dans une société est lui-même une partie intégrante et intégrée du système des croyances et des valeurs fondamentales.

Les éléments théoriques que nous avons mis en place permettent maintenant de mieux comprendre à la fois l’hypothèse centrale que nous avons posée et ce qui a pu provoquer la flambée sociale de Mai ’68. Mai ’68, c’est la remise en question et même le rejet brutal du mode dominant d’autorité alors en vigueur dans la société française, mode qui avait jadis été partie intégrante et intégrée du système général des croyances et des valeurs, mais qui, peu à peu, cessa d’être compatible avec la sensibilité moderne en gestation, avec la nouvelle sociabilité existante, avec les aspirations grandissantes des groupes sociaux émergents, avec le mode légitime de développement de la personne, avec le mode acceptable de commandement, d’assujettissement et de gouvernement des consciences. Dééigitimation graduelle de la structure relationnelle d’autorité dominante faisant « autorité » jusque-là dans la société française, processus qui déclencha dans presque toutes les sphères d’activité et de relation les mêmes phénomènes d’insurrection, d’insoumission, de résistance, de démission et de rejet violent ou apathique des structures traditionnelles du pouvoir et des formes institutionnelles lourdes qui servaient de contenant à ce mode traditionnel d’autorité. Mais pour l’essentiel, ce ne sont pas les formes relationnelles et institutionnelles (élève/professeur, salarié/employeur, etc.) qui ont été bouleversées, mais plutôt les structures relationnelles d’autorité qui ont dû s’adapter au code nouveau des croyances et des valeurs[8].

Quant à l’utopie révolutionnaire, qui entretenait un rapport ambivalent avec la nouvelle sensibilité émergente (égalité des êtres, hédonisme, réalisation de soi dans l’immédiat, etc.), elle a finalement eu pour effet de renforcer la révolte de Mai ‘68 contre les formes d’autorité établies.

L’utopie révolutionnaire entretenait un rapport ambivalent avec le monde libéral moderne puisque d’un côté elle pouvait servir, de la part de pouvoirs répressifs, à exiger des gens qu’ils se soumettent entièrement et même se sacrifient en vue de construire la société socialiste de demain. D’un autre côté, toutefois, elle incitait les masses à un perpétuel soulèvement, dans l’espoir de renverser un ordre social et politique toujours suspect d’asservir l’homme et toujours considéré comme aliénant et limitatif pour le développement intégral de la personne humaine.

On comprend alors que les générations montantes, et en général tous les groupes d’acteurs dans la société française, aient voulu à la fois se débarrasser des structures traditionnelles d’autorité tout en faisant se réaliser dans l’immédiat le programme révolutionnaire. Marx et le libéralisme prédisent tous les deux l’avènement d’une liberté authentique et l’affranchissement intégral de la personne humaine[9].

La structure relationnelle d’autorité de type traditionnel, verticale et coercitive, n’était plus admise dans la société française, au moment même où la culture libérale et démocratique avait délégitimé ce mode-là d’autorité et où l’utopie révolutionnaire l’avait elle aussi discrédité, le jugeant aliénant.

Comme le souligne P. Legendre dans L’amour du censeur, la France continuait à vivre, dans la modernité occidentale, sous un mode dominant d’autorité révolu dans les sociétés libérales avancées. Ce mode, paternaliste et tutélaire, encadrant et protecteur, écrasant et infantilisant, hérité de l’omnipotence du Père tout-puissant et de la Loi coercitive et répressive… interdisait la libération complète de l’homme, son affranchissement intégral ainsi que le plein déploiement de ses facultés intellectuelles et spirituelles et de son autonomie d’être[10].

Comme le re-souligne à son tour Henri Weber, Mai ’68 a voulu se débarrasser du style français d’autorité, centralisé, hiérarchique, autoritaire, élitiste, imprégné de valeurs et de préjugés aristocratiques … [11]

Section 2 – Déligitimité et autorité politique – L’expérience de Mai ‘68

Nous avons soutenu l’hypothèse que Mai ’68 avait correspondu à l’effondrement de la légitimité de la forme relationnelle dominante d’exercice de l’autorité politique (utopie révolutionnaire incluse) au sein de la société française de l’époque. Cet effondrement s’est fait sentir dans tous les domaines d’activité et de relation… dans les rapports hommes/femmes, parents/enfants, salariés/employeurs, syndicats/État, élève/professeur, citoyen/institution, etc.

Dans quelles conditions culturelles et socio-politiques particulières le processus de Mai ’68 a-t-il pu se déclencher ? Comment ce processus a-t-il évolué dans la réalité ?

2.1)      Dans le domaine des relations entre l’institution universitaire (incluant ses représentants les professeurs) et les étudiants, on est en droit de se demander, au-delà des manifestations directes et des divers soulèvements plus ou moins organisés selon les cas (Nanterre, Sorbonne, Quartier latin, occupation des facultés, etc.), ce qui a bien pu déclencher ce vaste mouvement de mobilisation contestataire contre des institutions existantes et leur fonctionnement.

Pour Jacques Capdevielle et René Mouriaux, toutes les institutions françaises d’instruction souffraient en 1968 de rigidité et d’une hiérarchie trop autoritaire[12]. Doublement asservi à la famille et à l’État, l’étudiant se console en valorisant un style de vie original : le misérabilisme et la bohème. C’est un spectateur aliéné…[13].Dans ses ouvrages La société bloquée et Le phénomène bureaucratique, Michel Crozier expliquerait Mai ’68 par la crise du système d’enseignement français, système construit sur le modèle bureaucratique : centralisation et impersonnalité. Ce modèle élargit le fossé entre le maître et l’élève, le contenu de l’enseignement est abstrait et sa finalité vise premièrement la formation d’une élite[14].

Dans son ouvrage Mai ’68 et la foi démocratique, André Philip explique la révolte étudiante par la sclérose des universités, par la remise en cause des structures de l’enseignement supérieur, où la conjonction de l’autoritarisme et du bureaucratisme de l’administration bloquaient toutes les réformes nécessaires[15].

L’université aurait désormais pour mission de promouvoir : la pédagogie du dialogue, le développement de l’esprit critique, l’indépendance de la pensée, la disqualification des idéologies. Mai ’68 aurait donc fait exploser tous les cadres traditionnels d’enseignement, de la pertinence du cours magistral à la place des examens, des meilleurs modes pédagogiques à pratiquer au rôle désiré du professeur dans l’institution[16].

Henri Weber abonde dans le même sens lorsqu’il qualifie de « mandarinal » le système d’enseignement français de l’époque[17]. Il met également l’accent sur le rôle idéologique d’avant-garde (fonction pythique) qu’est appelée à jouer l’intelligentsia universitaire dans les sociétés occidentales modernes. En France, cette fonction d’intelligentsia avait à dénouer le conflit entre l’autoritarisme et le technocratisme de l’État français omniprésent d’une part, et les aspirations des Français à la décentralisation du pouvoir, à la prise de décision et à la libre détermination de leur vie d’autre part. Au encore conflit entre un type d’enseignement moral, autoritaire, ascétique et élitiste d’une part (lutte contre la « sélection a priori » par exemple) et le désir des étudiants d’accéder librement à la connaissance, d’organiser leur parcours, d’apprendre par l’expérience et l’essai, de s’accomplir en apprenant et d’apprendre à apprendre d’autre part[18].

2.2) Il en est de même dans le domaine des relations salariés/employeurs (patrons/syndicats), où, au-delà des insurrections explosives, des grèves sauvages ou des occupations et blocages stratégiques d’entreprise (Renault-Billancourt, Yvelines, Larzac, Flins, Services publics, etc.), il importe de se demander quelles forces ont bien pu déclencher un tel mouvement de contestation.

Encore une fois, nous croyons que ce qui a incité les forces du travail à se mobiliser d’une manière aussi radicale, surtout contre le grand patronat et l’État-employeur, c’est moins la volonté populaire de renverser la propriété privée capitaliste que celle de transformer le mode d’autorité et d’exercice «archaïque» du pouvoir qui était la règle en France.

C’est ce que souligne J. Capdevielle et R. Mouriaux lorsqu’ils font valoir comment la politique de participation dans l’entreprise poursuivie par les gouvernements d’après Mai ’68 a su désamorcer largement la combativité ouvrière[19]. Ces auteurs montrent également comment les réformes amorcées durant ces années (accord de Grenelle entre l’État, le Patronat et les Syndicats) vont toutes dans le sens d’une extension des droits des travailleurs et d’une libéralisation des formes d’exercice du pouvoir dans les entreprises[20].

Dans son ouvrage, André Philip insiste sur ce déphasage entre les nouvelles structures industrielles et les structures sociales existantes. Au lieu d’être perçu comme une activité libératrice, le « fondement d’une puissance sociale en devenir », le travail apparaît comme l’expression d’un état de dépendance et de subordination humiliant. Dans toute organisation de pouvoir, en France, il y avait une hiérarchie dominante et écrasante, et les ouvriers demeuraient dans une position d’infériorité et d’obéissance, exclusive de dignité humaine. D’où la tendance des ouvriers à devenir soit des « résignés », soit des « évasionnistes »[21].

Henri Weber note également, dans son ouvrage, comment les contestations ouvrières reposaient sur le désir des ouvriers d’améliorer leur emprise sur leur vie et leur travail : abolition du travail dirigé, participation généralisée, contrôle plus démocratique des tâches, gestion partagée des responsabilités, allègement dans l’organisation du travail, plus grande autogestion, lutte contre l’autoritarisme des petits chefs, etc.[22].

2.3)   Ce sont donc, dans les différentes sphères d’activité et de relation existantes, tous les vieux modes traditionnels d’exercice de l’autorité et du pouvoir que les Français ont jeté par-dessus bord durant les années qui ont suivi Mai ’68, forçant ainsi la société française à s’aventurer peu à peu dans ce que certains auteurs ont appelé la société « post-moderne » ou société « programmatique ».

Ce moment culturel, en France, aurait concordé avec une sorte de retournement dans l’immédiat de l’utopie révolutionnaire. Alors que cet idéal avait plus au moins légitimé la dictature du prolétariat par le passé et exigé des gens de lourds sacrifices (résignation, acceptation de l’autorité dictatoriale, verticalité absolu du pouvoir, inquisition idéologique, etc.), les générations issues de Mai ’68 vont exiger que soit réalisée dans l’immédiat la promesse d’affranchissement et de libération contenue dans les thèses socialistes (rejet de tout autoritarisme, de tout pouvoir paternaliste et infantilisant, de toute institution qui écrase, humilie, rabaisse, déresponsabilise, de toute forme d’idéologie qui incite à la résignation, l’attente, la résistance passive, etc.)[23].

Section 3 – Relégitimation

Mais en même temps que s’opérait ce processus d’effondrement, de la légitimité des formes traditionnelles d’exercice du pouvoir et de l’autorité … s’amorçait en France, durant les années ’60 et ’70, un processus de relégitimation d’un certain nombre d’instances socioculturelles capables de s’approprier le potentiel de légitimité rendu disponible par la perte de légitimité encourue par les instances traditionnelles de pouvoir. Ces instances, évidemment, ne pouvaient s’imposer qu’en se construisant sur le respect absolu du nouveau code d’autorité considérée comme légitime par les acteurs sociaux.

À mesure que les nouvelles croyances et les nouvelles valeurs prenaient peu à peu la place des anciens schèmes d’appréhension du monde, des anciens modèles d’existence et des anciennes structures symboliques porteuses de sens, il devenait évident que seules les instances capables d’assurer la promotion de ces nouvelles valeurs et croyances allaient pouvoir s’octroyer sur les consciences l’autorité morale et politique nécessaire à l’exercice réussi de la relation commandement/obéissance. Le code « post-moderne » des valeurs et des croyances maintenant accepté et partagé par la majorité des Français s’était graduellement frayé un chemin dans la société française, s’exprimant désormais au travers de formes socioculturelles nouvelles et inédites, formes qui n’auraient pas, quelques générations plus tôt, pu obtenir la consécration recherchée et s’assurer un investissement massif de la part des consciences engagées.

Nous essayerons donc de voir comment a pu s’effectuer ce processus de relégitimation d’un certain nombre de formes et d’instances socioculturelles qui, parce que fondées sur le nouveau code d’exercice du pouvoir et de l’autorité, ont pu progressivement s’enraciner et s’institutionnaliser au sein de la société française.

3.1) La nouvelle société « programmatique » a dans une large part assimilé les revendications et les contenus de valeurs pour lesquels ont travaillé et se sont battues les générations d’avant Mai ’68. Référant à Daniel Bell et à son ouvrage sur Les contradictions culturelles du capitalisme, Henri Weber note qu’à l’ancien triptyque productivité/ascétisme/autorité s’est substitué le triptyque efficacité/hédonisme/égalité[24]. Partout, et à tous les niveaux de la société postmoderne, on ne parle que de pluralisme, de participation, de réforme, de diffusion de la propriété, d’intégration responsable, de planification souple, de décentralisation, de libéralisation dans l’organisation du travail, dans les méthodes d’apprentissage, etc.[25]

Or il est bien évident que les nouveaux faisceaux de légitimité ne pourront investir que des instances et des formes socioculturelles qui respectent et sont en harmonie avec le nouveau code culturel des croyances et des valeurs, duquel est partie intégrée l’actuelle structure relationnelle dominante d’exercice du pouvoir et de l’autorité : décision concertée, consultation, suggestion et influence, responsabilisation et délégation de pouvoirs, action-décision fondée sur le savoir et les compétences, abolition des contrôles matériels et de la surveillance physique, valorisation et reconnaissance des personnes, etc.

Pour Henri Weber, trois grandes visées auraient donné force et sens à Mai ’68. Le mouvement aurait combiné une composante démocratique et libertaire (dirigée contre la discrimination et toutes les formes autoritaires d’exercice du pouvoir), une composante hédoniste et communautaire (contre le puritanisme répressif et la morale traditionnelle) et une composante romantique et messianique (contre la perte de sens et le désenchantement du monde engendré par nos sociétés techniciennes, et bureaucratique)[26].

On comprend que dans un tel état de civilisation, la relégitimation se soit transportée sur des formes instituées capables de promouvoir les nouvelles valeurs partagées. Dans La société de consommation, Jean Baudrillard analyse ces formes inédites de participation et d’intégration sociales : l’idéologie égalitaire du bien-être ; les instances de différenciation et de personnalisation ; la consommation dirigée ; les instances d’aide, de prise en charge et de sollicitation, etc.

3.2) Un exemple : le dispositif de différenciation/personnalisation

Il s’est diffusé, dans nos sociétés industrielles avancées, un très vaste complexe d’instances de différenciation et de personnalisation dont nous ne remarquons même plus la présence tellement il apparaît légitime à nos yeux. Ce dispositif se compose de diverses instances – certaines servant à construire et à solidifier votre personnalité et vos différences, d’autres à les enregistrer, les archiver et les officialiser, d’autres à les diffuser, les faire valoir et les bonifier … d’autres enfin ont comme fonction de corriger et de soigner les ratés et les impuissances à ce niveau.

Ces instances, souvent para-institutionnelles, se nomment « programmes de », « instituts de », « cours et diplômes de », « thérapie psy », « travail sur soi via des modèles valorisés » … et ensemble ils forment un impressionnant complexe de production de différence et de personnalité. Ces instances de service très individualisé (très personnalisé) possèdent une légitimité absolue et intouchable, car ils cherchent à combler un des manques qui  affectent le plus l’individu d’aujourd’hui : son manque de personnalité différentielle dans un monde égalitaire et conformiste où les grands appareillages scientifiques, technocratiques et bureaucratiques tendent à homogénéiser et à niveler les différences réelles entre les personnes.

Ces instances ont acquis d’autant plus de légitimité qu’elles ne se sont pas imposées via des impératifs de pouvoir : lourds, contraignants et encombrants. Elles exploitent le désir effréné de différence et de personnalité qui anime le sujet postmoderne et apparaissent donc comme des services demandés par les individus eux-mêmes, qui librement se rendent disponibles et consentent à répondre aux exigences, aux efforts, au travail et à la discipline (parfois très rigoureuse) qu’imposent aux personnes ces instances de construction et de transformation de soi.

Ces instances de perfectionnement de soi n’engendrent de la méfiance et de la protestation que lorsque comme certaines sectes ou certaines thérapies d’orientation spirituelle douteuse, elles violent le mode accepté d’exercice de l’autorité et cherchent à imposer à des personnes un commandement autoritaire, répressif, vertical. Habituellement, ces instances de perfectionnement de soi engendrent plutôt la confiance et l’adhésion des personnes dans la mesure où elles respectent leur volonté, leur rythme, leur désir d’investissement dans le processus, leurs hésitations et reculs, leur degré de croyance dans la thérapie, etc.

C’est même le très haut degré d’autorité morale que possèdent ces instances (croyances, adhésion, conviction – degré supérieur de légitimité) qui leur assurent une certaine performance dans les faits[27].

Conclusion

On pourrait faire le même genre d’analyse pour ce qui concerne le phénomène de la consommation dirigée. Chaque acte de consommation devient aujourd’hui une marque de participation et d’intégration sociale dirigée … mais d’un contrôle et d’une direction souple, personnalisée, invisible et tamisée qui concorde avec le code dominant d’exercice du pouvoir et de l’autorité.

On saisit un peu mieux, au travers de l’expérience sociale de Mai ’68, l’évolution et les transformations qui ont eu lieu au sein de la modernité occidentale … ces transformations au niveau du code dominant des valeurs et des croyances nous permettant de mieux comprendre le type de structure relationnelle d’autorité qui soit devenue compatible avec ce code culturel central – tout en nous permettant également de mieux expliquer pourquoi certaines instances socioculturelles, lors de Mai ’68, ont été investies par les acteurs sociaux alors que d’autres dépérissaient au même moment.


références:

[1] Freund, Julien, L’essence du politique, Ed. Sirey, Paris, 1984, pp.16-45.
[2] Binrbaum, Pierre, Dimensions du pouvoir, Ed. P.U.F., coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 1984, pp.77-94.
[3] Freund, Julien, Idem, pp.45-76.
[4]Baechler, Jean, Le pouvoir pur, Ed. Calman-Levy, Paris, 1978, pp.41-53.
[5]Habermas, Jurgen, Raison et légitimité (problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé), Ed. Payot, Paris, 1978, pp.136-142.
[6]Habermas, Jurgen, Ibidem, pp.142-146.
[7]Villechenon, Olivier Pinot, Le pouvoir illégitime, Ed. Lettres du monde, Paris, 1993, pp.49-61 et conclusion.
[8]Weber, Henri, Que reste-t-il de Mai ’68 ? (essai sur les interprétations des « évènements »), Ed. Seuil, coll. « Points », Paris, 1988, pp.121-157.
[9]Benoist, Jean-Marie, Marx est mort, Ed. Gallimard, coll. “Idées”, 1970, pp.98-128.
[10]Legendre, Pierre, L’amour du censeur, Ed. Seuil, coll. « Points », Paris, 1985, pp.7-76.
[11]Weber, Henri, Idem, pp.126-127.
[12]Capdevielle, Jacques, Mouriaux, René, Mai ’68, L’entre-deux de la modernité – Histoire de 30 ans, Ed. Presses de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1988, pp.170-172.
[13]Capdevielle, Jacques, Mouriaux, René, Ibidem, pp.181-182.
[14]Crozier, Michel, dans Capdevielle et Moriaux, Ibidem, pp.201-202.
[15]Philip, André, Mai ’68 et la foi démocratique, Ed. Aubier-Montaigne, Paris, 1968, p.13.
[16]Philip, André, Ibidem, pp.28-32 et pp.89-92.
[17]Weber, Henri, Idem, p.130.
[18]Weber, Henri, Idem, pp.107-112.
[19]Capdevielle et Moriaux, Idem, pp.264-269.
[20]Capdevielle et Moriaux, Idem, pp.69-82, pp.147-152 et pp.190-195.
[21]Philip, André, Idem, pp.32-40.
[22]Weber, Henri, Idem, pp.47-53.
[23]Benoist, Jean-Marie, Idem, pp.193-249.
[24]Daniel Bell, dans Weber, Henri, Idem, p.88.
[25]Capdevielle et Moriaux, Idem, p.262.
[26]Weber, Henri, Idem, pp.10-11.
[27]Baudrillard, Jean, La société de consommation, Ed. Gallimard, coll. « Idées », Paris, 1970, pp.123-145 et
Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide (essai sur l’individualisme contemporain), Ed. Seuil, coll. « Points », Paris, 1987, pp.42-79.

Bibliographie

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9) Lipovestsky, Gilles, L’ère du vide (essai sur l’individualisme contemporain), Ed. Seuil, coll. « Points », Paris, 1987, 245p.

10) Philip, André, Mai ’68 et la foi démocratique, Ed. Aubier-Montaigne, Paris, 1968, 136p.

11) Villechenon, Olivier Pinot de, Le pouvoir illégitime, Ed. Lettres du monde, Paris, 1993, 92p.

12) Weber, Henri, Que reste-t-il de Mai ’68 ? (essai sur les interprétations des « évènements »), Ed. Seuil, coll. « Points », Paris, 1988, 216p.


note: l’objet a été étudié et édité en février 1998, puis enrichi le 25 août 2017, et publié sur cette plateforme en septembre 2020.